BRM 600 Arsène Lupin

Par quoi commencer ?

Par la fin, la toute fin.

Il est 20h30, la nuit est tombée et je suis assis sur une chaise à l’entrée du local de l’Audax Club Parisien. 20h30 ? Donc 45 minutes avant le délai limite pour réussir ce . Je suis hébété, la médaille sur les genoux, un verre à la main et le carnet de tampons dans l’autre. Brevet 183744 en poche.

Médaille avec un gros 600 et une personne dessus comme sur un vélo. Brevets de randonneurs mondiaux 2024/2027

Dans ce moment beaucoup de choses dans ma tête, un sentiment de réussite, certes. Une fatigue importante qui ne m’a pas lâchée depuis deux jours. Et une angoisse certaine sur le défi qui est encore devant moi : le .

Mais revenons à ce samedi matin. Ce BRM a un double objectif comme je l’ai indiqué dans le billet précédent mais on ne peut vraiment pas dire que je suis dans les meilleures dispositions pour les réaliser. J’espérais me reposer la semaine précédente, mais cela n’a pas du tout été le cas. Sans être festive, je n’ai vraiment pas beaucoup dormi, j’ai fait un fractionné en course à pied mercredi, j’ai eu en fait trop d’activités.

Et je ne suis pas du tout du matin. Alors ce réveil à 4h après une courte nuit n’aide vraiment pas. Mais je sais pourquoi je suis là et cet autocollant sur ma potence est là pour me le rappeler tout au long du week-end.

C’est parti (merci @vincentxavier@pouet.chapril.org pour les marquages sous la Défense !) et dès les 50 premiers kilomètres le thème est clair : je suis fatigué.

Mais le jour se lève, il va faire beau aujourd’hui, on est une bande de crétines et crétins partis pour se faire plaisir malgré tout, alors tout va bien.

au petit matin, soleil levant dans le dos, sur une route en courbe et montante, plein de cyclistes

Et j’adore cette ambiance au petit matin. Oui, c’est paradoxal pour un gars qui n’aime pas se lever tôt – mais j’aime bien me coucher très très tôt 😉

Au petit matin, vue d'une petite ville avec le sommet d'une église qui dépasse des arbres, au premier plan un champs et beaucoup de brume

Les premiers CP arrivent, moment des premières pauses et d’explication aux locaux du pourquoi de la présence de cette horde de cyclistes matinaux.

Une tasse de chocolat en terrasse et un papier jaune Brevet des randonneurs mondiaux

Entre revendications (🍉❤️), châteaux (il faut vraiment que je fasse une carte de tous les châteaux croisés !) et petite grimpette (pour l’instant je déroule, j’ai la forme), nous passons devant ce drôle de bâtiment.

Une haie et derrière un très grand bâtiment semble-t-il en ruine composé d'arches et d'une tour

Ce sont les ruines de l’ancienne filature Levavasseur et le lieu est tout simplement incroyable. C’est aussi pour ça que j’adore le vélo, découvrir des endroits devant lesquels la voiture et l’autoroute ne passent jamais (“Les vélos offrent la liberté vantée par les pubs autos”)

Arrivé à Rouen, ambiance toujours détendue et circulation compliquée dans la ville bien chargée en ce samedi matin. Environ 150 km parcourus, 25%. Le 600 semble tout à fait atteignable. Le temps (un peu long) d’un déjeuner et je repars.

Vue panoramique d'une grande ville traversée par un fleuve (Rouen)
Un bâtiment multicolore en forme de vague en bord de rivière

Est-ce la digestion ou simplement ma fatigue accumulée ? Toujours est-il que la suite se fait avec un de 10/12 km/h et que je peine grandement à avancer. Je prends le temps de me mettre de la crème solaire (faudrait pas cramer comme la semaine dernière) et je repars pour un moment que je trouve bien trop long en bord de Seine.

Départementale longue et plane le long d'un très large fleuve (la Seine)

Passage à Jumiège où j’ai déjà eu le plaisir de venir (et il faut AUSSI que je vienne visiter) et petite alerte tendon. Je profite du CP pour quelques étirements et je croise les doigts. En pratique cela sera suffisant, et je renouvellerai les étirements à plusieurs autres moments pour assurer le coup.

Mais la fatigue est bien trop forte. La voie verte que nous avons rejointe au niveau de Le Trait m’offre le confort d’un large banc en bois et l’opportunité d’une sieste que je m’empresse de saisir.

Sur une voie verte, le reste d'une voie de chemin de fer et un banc en bois large comme la voie sur lequel est posé un vélo

Même les gamins venus bavarder sur l’autre moitié du banc ne seront pas gênants. J’ai pris une grosse demi-heure de sommeil ce qui m’a fait du bien et je me relance sur les routes qui sont très jolies.

200km parcourus, il est 16h45. 11h30 c’est trop long par rapport à mon plan de route. J’espère faire du 20km/h de moyenne en comptant les pauses, ce que j’ai pu faire relativement régulièrement sur des 200 et sur mon (pour l’instant) seul 300. Je perds du temps et je commence à me demander si je pourrais valider ce brevet. J’ai beau avoir eu l’occasion de fanfaronner en disant que ne pas le réussir n’était pas le plus important et qu’il serait dans tous les cas une bonne façon d’apprendre, j’avoue qu’intérieurement, évidemment, je veux y arriver…

Je retrouve un peu d’énergie en me rapprochant du Havre et en faisant une partie du trajet avec un binôme en tandem (bravo les gars, j’espère que vous avez réussi ce défi !)

Mon projet était de faire environ 350 km le premier jour, cela semble compromis. La nuit tombe et nous offre un magnifique coucher de soleil sur la plage du Havre. Il est 21h, j’avoue que je voulais initialement voir ce ciel plutôt vers Étretat 🙄 Mais c’est joli et malgré le retard je profite !

Allez, allez, on attaque la côte normande. Des montées et des descentes, sensation de ne jamais avoir de plat mais il FAUT arriver à Étretat ce soir. Il FAUT dépasser les 300km sinon demain sera impossible.

Alors Étretat j’y vais, Étretat j’y suis !

Les falaises d'Étretat (l'aiguille creuse)

Il est 22h45, c’est amusant de voir tous ces cyclistes faire des selfies en bord de mer. Je traîne un peu en ville histoire de boire un verre (5,90€ le diabolo menthe !!) et d’avoir un coup de tampon et je repars.

Clairement je n’ai aucune énergie, je pédale presque dans le vide. Mon seul but maintenant est de trouver un bivouac convenable. J’avais repéré un truc avant Fécamp mais c’est nul, je continue. Dans les hauteurs de Fécamp on franchit une barrière pour entrer dans une zone sans voiture. Au sommet un phare, un bar fermé et des tables. Pas de circulation, pas de bruit. 3 personnes bavardent sur un banc et l’enceinte militaire du sémaphore tente de m’en dissuader mais pas de doute, j’arrête là pour la journée.

318 km parcourus aujourd’hui, c’est ma plus grande distance à vélo. Un peu déçu de ne pas être allé plus loin et surtout d’être si tard, mais satisfait quand même.

Vue de nuit en hauteur d'une ville

Je m’installe rapidement et je m’endors comme une masse vers 0h30. Réveil prévu à 4h et double sonnerie 4h et 4h15.

Depuis au flash, un vélo couché dans l'herbe et un campement de couchage simple avec bivy contenant matelas et duvet

J’ai très très bien dormi.

J’ai aussi magnifiquement éteint la sonnerie de ma montre les deux fois prévues, et j’ai replongé une bonne heure supplémentaire dans les bras de Morphée. En calculant dans un demi-sommeil que ça allait être très juste un réveil à 5h pour une arrivée avant 21h15 et un peu moins de 300 km que j’ai eu un boost d’adrénaline pour me réveiller (sinon je dormais 5h de plus !!!)

Pendant que je range mon matériel, je vois les phares d’autres compagnons de galère en train de franchir cette côte en sortie de Fécamp. Je souris intérieurement en me disant que je ne suis pas tout à fait le dernier et que c’est encore faisable, en tout cas que d’autres y croient. Il est six heures moins dix quand je repose mes fesses sur la selle et que la douleur me fait dire que la journée va être longue !

Et dès les premiers mètres je fais un constat très problématique : je n’ai plus de pile dans ma manette gauche.

J’ai eu des alertes dans la journée d’hier et j’ai bien pensé plusieurs fois à acheter une pile mais l’appli SRAM m’indiquait encore 1 à 6 mois d’utilisation. Donc je l’ai cru.

MAIS QUEL CON !!!! (oui désolé, et encore c’est sage par rapport à ce que je me suis dit !)

Donc je ne peux plus monter sur un pignon ni changer de plateau. Avec tous mes tests me voici bloqué chaîne croisée en petit plateau/petit pignon. Mais quelle galère… Et on est toujours sur la côte à enchaîner les montées et les descentes…

Pas de panique, on va gérer ça. Je tente quelques montées tout de même en danseuse mais ce n’est pas la bonne solution. Je m’arrête au bout d’une demi-heure pour inverser les piles des manettes et pouvoir être plutôt au milieu de la cassette.

De nuit éclairé à la frontale sur un banc en bois une pile bouton et un couteau suisse ouvert

C’est la bonne solution. Ça travaille la cadence sur le plat où je plafonne en vitesse et c’est bâtard en montée mais j’avance quand même avec mon single speed SRAM AXS sa mère 😁😁 J’attends avec impatience de croiser un truc ouvert un dimanche matin (sic), peut-être tenir jusqu’à Dieppe ? En attendant, les vallées s’enchaînent et se ressemblent.

Le salut arrivera à Varengeville-sur-Mer dans un petit point presse et tabac au bout de 60 km de galère.

Un sachet de pile bouton neuf ouvert posé sur un sol en briques

Ah ! Je revis ! Étonnamment je n’ai pas plus flippé que ça et j’ai géré assez calmement cette histoire. Mais quel plaisir de pouvoir à nouveau pédaler rapidement sur le plat !

Aller, petit arrêt à Dieppe dans un bar qui porte un très beau nom (et devant lequel je suis déjà passé le mois dernier pendant la Paris Londres, j’adore).

Un autoportrait d'une personne devant un café nommé "Tout va bien" (visage masqué par un smiley transpirant)

Chocolat chaud, tampon et hop, à partir de maintenant c’est vent dans le dos en principe. Sauf que, d’abord ça commence par une montée infinie sur la véloroute du Lin, et que ensuite, non, vraiment pas encore le vent dans le dos mais plutôt un travers de face.

CP 8/9 Yerville reste 172km et un peu moins de 9h… Certains abandonnent, les visages d’autres sont marqués, probablement comme moi. J’ai mal partout et notamment au fondement et à l’épaule qui me brûle par moment comme si on posait une flamme dessus. En vrai c’est vraiment très très dur. En théorie j’ai le temps mais j’espère vraiment sur plus de vent dans le dos à partir de maintenant pour y arriver.

Et à partir de là je ne fais que compter. 150 km. 100 km. Je profite à peine du paysage et ne fais que de très rares photos mais je savoure toujours autant les descentes qui sont un moment de repos.

Paysage de campagne ciel gris
Vidéo d’une descente en forêt sur une petite route filmée depuis un vélo

80 km et dernier CP à Gisors. Il me reste 4h30. Je suis explosé. J’ai mal aux mains, au cul, à l’épaule, au pied. Je viens de soigner une ampoule ! 80 km avec quelques belles côtes notamment en forêt de Montmorency. 80 km de souffrance mais avec un bon vent porteur.

Je compte. Je veux une moyenne autour de 25 km/h sur le plat pour assurer. Je veux faire les 20 km en moins d’une heure à chaque fois. Alors je regarde ma montre qui sonne tous les 5 km. 15 minutes c’est limite. 12 minutes ? C’est top. 17 minutes ? Rhaaa, ça monte. 9 minutes ? Yeah, récupéré ou presque !

Vu d'un château tout blanc sur 2 étages plus combes, depuis une allée et devant grilles avec deux cheveaux

Je suis la tête dans le guidon, au sens propre ! Je me lève tous les 500 m pour soulager mon derrière. Je n’ai jamais autant monté de côtes en danseuse pour garder de la vitesse et ne pas trop poser mon cul.

19h j’attaque le dernier gros morceau. 19h35 je suis en haut. La nuit est là, je m’équipe, je tombe en panne de lumière et bascule sur la lampe de secours.

Il me reste 23 km quasi à plat ou de descente. Et de circulation parisienne. Prudence !! Ça zigzague au feu rouge ou sur les pistes cyclables encombrées par tout sauf des cyclistes, je me fais taper le derrière encore sur L’Île-Saint-Denis (je déteste passer là). Porte de Saint-Ouen. 1km.

288 km faits aujourd’hui.

20h30, je suis arrivé. Je suis assis sur une chaise à l’entrée du local de l’Audax Club Parisien. 20h30 ? Donc 45 minutes avant le délai limite pour réussir ce . Je suis hébété, la médaille sur les genoux, un verre à la main et le carnet de tampons dans l’autre. Brevet 183744 en poche.

* * * *

Il est presque 24h plus tard et j’ai tant d’enseignements à retirer de cette sortie… Et de courbatures à venir !

Ce que j’en retiens pour le moment (j’en oublie sûrement).

Côté équipement.

  • De nouveaux gants, indispensables. Les actuels sont défoncés, j’ai les paumes de main meurtries et toujours des fourmis dans les doigts ;
  • Un nouveau cuissard. Franchement je ne trouve rien qui aille si bien ;
  • Deux batteries externes pour le téléphone ce ne sera pas assez pour 4 jours. Au final j’ai un vrai souci de charge pour le PBP. Comment cela va-t-il se passer ? Je ne suis certainement pas le seul avec cette préoccupation ;
  • Ne pas oublier mes verres clairs pour les lunettes. Rouler de nuit sans lunettes c’est compliqué et avec les verres teintés, c’est compliqué aussi ;
  • Pour dormir c’était parfait, sans surprise j’ai l’habitude. En espérant pas de pluie sinon ajouter un tarp (et je deviens limite en emport) ;
  • Ravitos ok et bon équilibre entre ce que j’ai pris et ce que je peux trouver en route ;

Côté vélo.

  • Des piles de réserve (lol !) et le chargeur des batteries AXS (ok tranquille sur 2 jours mais sur 4 je ne sais pas) ;
  • Passage en moyeu dynamo pour que la lumière ne soit pas un sujet (aucune lampe ne tient ses promesses et être en galère de lumière n’est pas une option).
  • ET JE N’AI PAS CREVÉ !! Donc je peux supprimer le matériel de réparation de la liste (lol, bis !)

Me concernant.

  • D’abord être reposé. Oui, c’est bête à dire mais ça va mieux en le disant ;
  • Ensuite je n’ai pas assez roulé. Il faut vraiment que j’accumule des 300 pour mieux comprendre cette distance et le dodecaudax devrait se faire sur cette base (l’hiver va être long) ;
  • Si je me suis bien débarrassé de mes problèmes de tendon d’Achille, il va falloir que je comprenne d’où vient cette douleur terrible à l’épaule qui me lance encore aujourd’hui par moment. Et pourquoi ai-je eu mal au pied ?
  • Bref il faut que j’accumule plus de roulage ;
  • Peut-être une étude posturale ?
  • Et puis on va retenir que le mental était là. Bon, je n’aime pas trop parler du “mental”, ça ne veut pas dire grand chose. Mais disons que j’ai su gérer fatigue, galères et douleurs sans craquer, alors c’est plutôt positif.

Mais en vrai j’ai quand même un gros doute : puis-je être prêt pour le ?

Enfin, j’aimerais conclure par un IMMENSE MERCI à tous les soutiens que j’ai pu avoir pendant cette journée. Votre présence et vos messages sont une immense bouffée d’air.

Les Strava pour les curieuses et les curieux : jour 1 et jour 2.

(Article d’origine : BRM 600 Arsène Lupin)

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